
On m’a demandé récemment de rédiger un article pour un blog indépendant, média libre, sur un sujet qui fâche. Le thème : la démocratie. Pas la nôtre, celle qu’on pratique tous les cinq ans dans l’isoloir. Plutôt une idée qui circule dans certains cercles intellectuels, à savoir que le modèle royal pourrait nous apprendre quelque chose sur la manière de gouverner. J’ai d’abord ri. Puis j’ai lu.
C’est là que je suis tombé sur democratie-royale.org, un site qui défend une thèse singulière : la démocratie représentative serait devenue une machine à produire de la défiance, et le modèle monarchique, pas celui des rois fainéants, celui d’une institution arbitrale au-dessus des partis, offrirait une piste pour recréer du commun. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça remue les certitudes.
Alors, faut-il brûler la République ? Non. Mais faut-il s’interdire de penser contre soi-même ? Encore moins.
Dans les médias libres, on aime bien les débats qui dérangent. Pas pour faire du bruit, mais parce que le consensus fatigue. La démocratie telle qu’elle fonctionne aujourd’hui produit des effets paradoxaux : jamais autant de citoyens n’ont eu accès à l’information, jamais ils n’ont senti aussi peu de prise sur les décisions. Le taux d’abstention aux législatives de 2022 a atteint 53,8 % au second tour. Ce n’est pas un détail. C’est un signal.
Le roi, ce contre-modèle ?
L’argument des tenants de la démocratie royale tient en une phrase : un chef d’État qui n’a pas besoin de se faire réélire peut prendre des décisions impopulaires mais nécessaires. Ça se défend. Imaginez un président qui n’aurait pas à ménager son électorat à dix-huit mois du scrutin. Il pourrait réformer les retraites, la fiscalité, l’école, sans calcul. Sur le papier, c’est séduisant.
Mais qui nomme ce roi ? Qui le contrôle ? Là, le bât blesse. Une monarchie élective ou héréditaire pose un problème de légitimité démocratique qu’aucune constitution n’a jamais réussi à résoudre. Et puis, l’histoire nous a montré ce que donne un monarque entouré de courtisans : pas mieux que nos ministres actuels. Souvent pire.
Je ne suis pas convaincu par la solution royale. En revanche, je suis convaincu que le diagnostic posé par democratie-royale.org mérite qu’on s’y attarde. Le problème n’est pas la monarchie, c’est la nôtre de démocratie : elle ne sait plus produire de la confiance. Les élus sont suspectés d’avance. Les institutions sont perçues comme des décors. Le débat public se réduit à des joutes télévisées.
Ce site ne propose pas de restaurer Louis XX sur le trône. Il propose de repenser la fonction arbitrale de l’État. Nuance.
Dans un média libre, on devrait pouvoir discuter de tout cela sans se faire taxer de réactionnaire. La liberté d’expression, ce n’est pas seulement défendre ceux avec qui on est d’accord. C’est aussi accepter que des idées dérangeantes circulent, quitte à les combattre ensuite. Le blog democratie-royale.org fait ce travail : il expose une thèse, l’argumente, la confronte. À chacun d’en faire ce qu’il veut.
Ce que les médias libres ont à y gagner
Les médias indépendants se définissent souvent par ce qu’ils ne sont pas : pas subventionnés, pas inféodés, pas formatés. Mais définir une identité par la négative, c’est fragile. Ce qui manque, c’est une capacité à accueillir des points de vue qui dépassent le clivage gauche-droite. Le débat sur la démocratie royale en fait partie. Il ne s’agit pas de le promouvoir, mais de ne pas le censurer par réflexe.
J’ai passé deux heures à lire les articles de democratie-royale.org. Certains m’ont fait hausser les sourcils. D’autres m’ont fait réfléchir. Aucun ne m’a donné envie de signer une pétition pour le retour de la monarchie. Mais tous m’ont rappelé une chose : une démocratie qui interdit de penser l’alternative est déjà à moitié morte.
Alors, la prochaine fois qu’un sujet vous paraît trop radical pour être discuté, posez-vous la question : est-ce que je le rejette parce qu’il est faux, ou parce qu’il est inconfortable ? La réponse n’est pas toujours flatteuse.
